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Cachez cette prison que je ne saurais voir

Cachez cette prison que je ne saurais voir

Après des études à l’Ecole Centrale de Paris, Sylvain Lhuissier entre au Genepi, association qui fait du soutien scolaire à la Maison d’Arrêt de Fresnes. En 2014, il participe à la fondation de Chantiers-Passerelles pour développer des alternatives à la prison, notamment avec le Travail d’Intérêt Général (projet alors aidé par la Fondation Après Tout). Ce qui le conduit en 2018, à participer à la création au sein du Ministère de la Justice, de l’Agence du Travail d’Intérêt Général et de l’Insertion Professionnelle, où il exerce toujours aujourd’hui.

Sylvain Lhuissier vient de publier « Décarcérer » sous-titre « Cachez cette prison que je ne saurais voir » éd. de l’Echiquier. Dans ce petit livre, mais très fort par le caractère décapant des idées qu’il propose, il réussit l’exploit d’abord de revisiter les idées acquises, souvent fausses, mais très répandues sur la détention, et par là, sur la justice, mais encore de nous montrer comment nous sommes conduits au fil des années à maintenir en place sans sourciller un système pénitentiaire inadapté et producteur lui-même de ce qu’il est sensé traiter.

L’imaginaire des citoyens

Il montre d’abord comment en fait les citoyens se sont construit un imaginaire largement faux de la prison, une prison sur laquelle ils ont des avis souvent très définitifs alors même qu’ils n’en connaissent pas la réalité. Avons-nous la moindre idée de la différence entre maison d’arrêt, centre de détention et maison centrale ? Savons-nous que sur les 49 300 personnes détenues en maison d’arrêt, 42 % sont en détention provisoire et n’ont donc pas encore été jugées ? Qu’elles vont y attendre en moyenne 9 mois pour être jugées, ce qui n’est pas le moindre des problèmes ? Avons-nous conscience que parmi tous ces dangereux criminels que sont censées contenir les prisons, seulement 1,5% ont commis un crime ? Pour les autres et par ordre décroissant, il s’agit d’abord de vols et recels (26%), puis de délits routiers, de coups et violences volontaires, d’infractions liées aux stupéfiants, d’outrages et rébellions. Savons-nous d’ailleurs seulement ce que sont un crime, un délit ou une contravention et quels sont les types de tribunaux qui les jugent ? Et pourtant, parmi nous, qui n’a pas d’avis sur la justice et l’emprisonnement ?

Un exemple, l’avis très répandu qui fait des prisons des « prisons club Méd ». Pourtant n’y a-t-il pas des maisons d’arrêt (là où le taux d’occupation moyen a atteint, avant Covid, 138%) où l’on trouve 3 ou 4 détenus dans un local de 9 m2, lieu de vie et toilettes communes comprises, mais sans douche, cellule où un détenu passe 22 heures par jour (« promenades » déduites). A dire vrai, si la situation n’est pas homogène d’un lieu de détention à un autre, les conditions de vie en prison n’ont rien d’enviable : en témoignent les décisions récentes de la Cour européenne des droits de l’homme [i] et du Conseil constitutionnel [ii].

De l’utilité de la prison

Il aborde ensuite la question de l’utilité de la prison au regard de son efficacité. En ouverture, Il cite le propos d’un magistrat, Serge Portelli : « La prison est un traitement inefficace dont les effets secondaires sont très nocifs » et ce propos va lui servir de guide.

La solution carcérale n’est pas la solution : la preuve en est dans les taux de récidive relevés. Les personnes qui ont effectué un séjour en prison récidivent dans les 5 années qui suivent, pour 59 à 72 % d’entre eux, selon les rapports. Les causes : la colère contre le système qui les a condamnés et par là exclus, les rencontres faites en prison, l’absence de réelle préparation à la sortie, le faible taux de formation en détention, la rareté des possibilités de travail offertes. En fait, les actes commis à l’origine de la condamnation sont de nature très diverses et la prison ne saurait répondre utilement à tous.

Quant aux effets collatéraux, ils résultent de ce que « la prison n’est pas seulement un lieu d’apprentissages nocifs, elle produit des dégâts sur le corps et l’esprit et renforce l’exclusion. On en sort la plupart du temps plus désocialisé, plus violent, plus en colère, plus malade qu’on y est entré. » En témoignent les taux de détenus atteints de troubles mentaux, les addictions pratiquées en prison (stupéfiants notamment), les suicides (7 fois plus en prison qu’en dehors). Parfois aussi les liens entre séjours en prison et radicalisation. De manière très générale, la vie en prison est l’apprentissage de la régression, de la dépendance, de la coupure du monde, et en rien la préparation à une vie autonome : ni téléphone, ni internet hormis des expérimentations en cours.

Alors la prison sert à quelque chose ?

On passera rapidement sur ce qu’on voudrait souvent qu’elle soit et qu’elle n’est pas en réalité, c’est-à-dire un moyen de dissuader de commettre des délits, ou de mettre les délinquants dans l’impossibilité de nuire, ou encore de « faire payer » pour l’acte commis, quand on sait que l’emprisonnement ne peut raisonnablement avoir qu’un temps, quand on voit les différences de traitement selon l’origine sociale ou qu’on sait que pour certains le fait de la détention va au contraire susciter un sentiment de fierté.

Un détail accablant : le ministère de la Justice ne disposerait d’aucune statistique sur les parcours de réinsertion après la peine !

L’auteur propose ce qui lui semble le seul objectif possible : faire de la prison un vrai lieu de réinsertion, et des modalités pour l’atteindre. Pour cela, il faut changer de paradigme, c’est-à-dire la réserver à ceux qui présentent un véritable danger s’ils sont libres, et leur apporter une prise en charge psychologique, une formation et travailler avec eux à un projet d’insertion.

Et pour les autres, quelle solution ? Utiliser au mieux les solutions alternatives déjà prévues par les textes, mais pas assez usitées : le travail d’intérêt général, qui a déjà fait ses preuves – même s’il n’est pas la panacée – mais qui ne représente que 6% des peines prononcées ; le bracelet électronique, mesure de contrôle qui peut tout à fait répondre à certains besoins et a l’intérêt d’éviter la rupture avec la vie professionnelle et familiale ; le placement extérieur ; la justice restaurative, qui repose sur le dialogue auteur victime et qui vise la réparation de l’acte et le rétablissement de la paix sociale, aurait elle aussi un rôle à jouer, alors que bien que prévue par la loi, elle reste bien faiblement utilisée aujourd’hui.

Un projet de société

Reste alors à concevoir un véritable projet de société reposant sur une action très volontariste vers la « désistance » terme fraichement inventé, car devenu comme nécessaire, « comme si, en médecine, le mot guérison n’existait pas » et qui est le processus, difficile, parfois lent et susceptible de rechutes, par lequel une personne quitte la délinquance. C’est là inventer toute une trajectoire qui débute en raccourcissant le délai entre infraction et décision du tribunal, pour que celle-ci n’intervienne pas dans un contexte parfois devenu très différent pour l’individu, se poursuit par un travail sur les facteurs de sortie de la délinquance, les évènements positifs de nature à corriger la vision la plupart du temps très négative que l’individu a de lui-même. Pour cela, il faut développer les SPIP, services pénitentiaires d’insertion et de probation, dont les agents travaillent à la réinsertion en accompagnant les détenus, en contrôlant l’exécution des peines et des obligations autres que la détention (probation, mise à l’épreuve) ; leur nombre a augmenté ces dernières années mais reste bien inférieur aux règles européennes.

Deux chiffres : en 2018, 28 561 surveillants dans les prisons, et 4112 agents du SPIP….

Ce projet de société suppose que le fonctionnement de la justice et la fonction de juge soient réexaminés, en vue de « remettre du sens dans la sanction » ; l’auteur ouvre diverses pistes de réflexion. Ce projet suppose aussi une attitude responsable des politiques, loin des propos d’estrade parfois pratiqués (voir les promesses électorales d’augmentation du nombre de places de prison), et une prise de conscience par les medias de l’importance de leur rôle, eux qui sont souvent plus prompts à faire vibrer la corde émotionnelle et alimenter les fantasmes qu’à s’en tenir aux faits.

Mais il y en a pour nous aussi …. Et si nous entreprenions de nous intéresser à cette question, d’aller plus loin dans une réflexion personnelle, de commencer par aller assister à des audiences, de hausser notre exigence envers les politiques, les medias,… ?


[i]  le 30 Janvier 2020, la Cour européenne des Droits de l’homme a condamné la France en raison de conditions de détention dégradantes et inhumaines constituant une violation de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et pour l’absence de recours effectif à même de prévenir ou de faire cesser ces atteintes en droit interne.

[ii] Le Conseil constitutionnel précise, par décision du 2 octobre 2020, que les autorités judiciaires et administratives doivent :

–              veiller à ce que la privation de liberté des personnes placées en détention provisoire soit mise en œuvre dans le respect de la dignité de la personne ;

–              prévenir et réprimer les agissements y portant atteinte ;

–              ordonner la réparation des préjudices subis ;

–              garantir la possibilité de saisir le juge.

Les mineurs non accompagnés

Les mineurs non accompagnés

Qui sont-ils ?

Ce sont de jeunes migrants, arrivés en France sans environnement familial (pour la définition légale : « mineurs privés temporairement ou définitivement de la protection de leur famille »). Il s’agit pour la quasi-totalité de jeunes hommes (à 95%) et leur âge est souvent incertain.

Leur nombre d’après Eurostat :

  • 8 054 arrivés en 2016
  • 14 908 en 2017
  • 17 022 en 2018
  • 16 760 en 2019

Leurs pays d’origine sont d’abord des pays d’Afrique de l’Ouest pour plus de 60%, puis des pays du Maghreb pour 10%. On relève une progression récente des jeunes de Bangladesh et du Pakist

Quel est leur statut en France ?

Une loi de 14 mars 2016 leur a reconnu les mêmes droits que tous les enfants présents sur le territoire national et ils relèvent donc de l’Aide sociale à l’Enfance. Un dispositif de répartition de ces jeunes entre les départements a été organisé afin de maintenir le principe de solidarité en compensant les éventuels déséquilibres et en prenant en compte les fragilités démographiques de certains départements. Le fondement de ce système réside dans le fait qu’il s’agit bien de mineurs (ce qui est parfois extrêmement difficile à établir) et qu’ils répondent aux conditions pour rentrer dans le dispositif. Des décrets successifs définissent les modalités d’évaluation des personnes se déclarant mineures et isolées.

De qui relèvent-ils ?

La mission Mineurs Non Accompagnés (MMNA) qui appartient à la Direction de la protection judiciaire de la jeunesse (DPJJ), coordonne le dispositif national de mise à l’abri, d’évaluation et d’orientation des mineurs non accompagnés (MNA). La MMNA travaille à l’harmonisation des pratiques sur l’ensemble du territoire métropolitain, et exerce une mission de veille et de conseil auprès de ses différents interlocuteurs (conseils départementaux et les autres acteurs (juridictions, préfecture, éducation nationale, services de santé, ONG ou associations d’avocats).

Le financement de leur prise en charge

Le dernier régime de financement de la prise en charge des mineurs non accompagnés a été défini par un décret du 27 juin 2019 relatif à la participation forfaitaire de l’État à la phase de mise à l’abri et d’évaluation des personnes se déclarant mineures et privées temporairement ou définitivement de la protection de leur famille.

A partir du 1er janvier 2019, la compensation par l’État des dépenses engagées par les conseils départementaux se fait sur la base d’un forfait de 500€ par jeune évalué, et de 90€ par jour de mise à l’abri pendant 14 jours maximum, puis 20€ par jour pendant neuf jours maximum.

Un « guide de bonnes pratiques » en matière d’évaluation de la minorité et de l’isolement des personnes se MNA a été élaboré dans le cadre d’un groupe de travail rassemblant des représentants des ministères de la justice, des solidarités et de la santé, de l’intérieur, de la cohésion des territoires et des relations avec les collectivités territoriales, de l’autorité judiciaire, des départements et du secteur associatif. Son objectif : améliorer et harmoniser les pratiques des conseils départementaux, et assurer une meilleure égalité de traitement sur le territoire.

C’est donc un outil pratique à leur disposition ainsi qu’à celle du secteur associatif, et des professionnels susceptibles d’avoir à connaître de la situation des personnes se présentant comme MNA : professionnels de l’aide sociale à l’enfance, de la protection judiciaire de la jeunesse, magistrats, professionnels de santé, professionnels mettant en œuvre les accueils de jour et mises à l’abri, ou encore agents de l’État dans le cadre du concours apporté par les préfets aux opérations d’évaluation.

Les difficultés rencontrées

État de saturation

De nombreux départements signalent l’état de saturation de leur dispositif de mise à l’abri de ces jeunes, qui peut entrainer des défaillances dans leur prise en charge, des tensions entre départements, et des recours contentieux pour les contraindre à cette prise en charge.

Age des personnes

L’appréciation de l’âge des personnes se déclarant mineures soulève relativement souvent des difficultés sérieuses.

A ce sujet, on note que le Défenseur des droits est régulièrement intervenu pour défendre les droits de mineurs non accompagnés. D’après son Rapport d’activité 2019 [1], les réclamations dont il a été saisi « illustrent combien ces enfants, dans une situation de particulière vulnérabilité liée à leur parcours d’exil et à la séparation de leur famille, peinent à se voir reconnaître un statut de sujet de droit par les autorités publiques. Ils sont trop souvent d’abord considérés comme des étrangers en situation irrégulière et non comme des mineurs à protéger». Dans ce contexte, il a contesté devant le Conseil d’État la légalité du fichier biométrique. Opposé au recours aux examens d’âge osseux, il a soutenu devant la Cour de cassation le renvoi d’une question préjudicielle de constitutionnalité, et le Conseil constitutionnel, saisi par la Cour de cassation, n’a émis aucune réserve sur la législation fondant les examens d’âge osseux, mais il a rappelé les garanties qui doivent les entourer.

Les mineurs non accompagnés impliqués dans les affaires pénales

Le nombre de MNA relevant du cadre pénal a augmenté ces dernières années; et ceux-ci, faute de domicile, de garantie de représentation, font alors souvent l’objet d’une  incarcération.

Les MNA pris en charge dans un cadre pénal présentent un état de santé physique et/ou psychique très dégradé (traumatismes, conduites addictives, maladies…), et on a relevé une recrudescence des actes auto-agressifs qu’ils commettent alors (automutilation, tentative de suicide, suicide…).

Ils n’ont pas de représentants légaux pour accomplir pour eux les démarches nécessaires à la vie quotidienne et nécessitant une capacité juridique (soins médicaux, inscription scolaire et insertion, demande d’asile…). Une note du 5 septembre 2018 rencontre des difficultés de mise en œuvre alors qu’elle prévoit que soit désigné un représentant légal, notamment quand les MNA sont incarcérés, afin de mieux accompagner la détention d’un jeune et de préparer sa sortie dans de meilleures conditions en amorçant, pendant leur détention, des démarches de soins, et en travaillant un projet de placement et d’insertion.

Les mineurs non accompagnés en errance

La situation des MNA en errance présents à Paris et dans d’autres grandes villes est pointée, en raison des troubles causés à l’ordre public qu’ils occasionnent.

Ces mineurs, souvent sans prise en charge au titre de la protection de l’enfance, vivent dans des conditions très dangereuses pour leur santé et leur sécurité. Ils portent parfois atteinte à l’ordre public, mais sont eux-mêmes victimes de violences et sous l’emprise de réseaux, parfois victimes de traite des êtres humains.

Des actions de coopération ont été engagées entre les ministères de la justice et de l’intérieur français et de certains autres pays. En parallèle, la DPJJ travaille sur des projets de prise en charge de ces mineurs alliant à la fois une approche éducative adaptée et une attention spécifique aux problématiques en matière de santé et notamment de toxicomanie.

Conclusion

A côté de certains progrès constatés au cours des dernières années dans la mise au point du système de prise en charge, le rapport de la mission se clôt sur l’indication qu’une « forme de découragement, voire de détresse de services et professionnels dont l’engagement n’est pas contesté est perceptible », ceci en raison des « situations de souffrance, d’extrême vulnérabilité, d’urgence sociale et humaine ainsi que les enjeux forts sur l’avenir des personnes qu’ils reçoivent quotidiennement ».

« Les mineurs non accompagnés, mineurs étrangers, mineurs migrants sont des enfants comme les autres. Notre attention à leur égard ne doit pas être défaillante au risque de voir durablement ébranlés les principes et fondements de non-discrimination, et de droit à la dignité auxquels nos institutions sont attachées. »


[1] www.defenseurdesdroits.fr

Source :

Rapport annuel d’activité 2019 Mission Mineurs non accompagnés

Médecine et Philosophie, une revue scientifique soutenue par la Fondation

Médecine et Philosophie, une revue scientifique soutenue par la Fondation

La revue scientifique Médecine et Philosophie (http://medecine-philosophie.com/) a été créée en 2018 par un groupe de médecins formés aux sciences humaines. Elle traite d’une thématique médicale au prisme des sciences humaines. Il s’agit d’une revue électronique et sous format papier, entièrement gratuite et libre d’accès et de diffusion. La Fondation Après-Tout soutient son développement, sa diffusion et son expansion.

Aux origines

La revue Médecine et Philosophie est née de l’idée de rassembler autour d’un outil commun des médecins formés aux sciences humaines. À chaque numéro thématique, des philosophes, médecins, anthropologues, sociologues, juristes et personnes impliquées par la thématique sont invités à communiquer. La direction de publication est partagée entre Brice Poreau, saintcyrien, ingénieur, docteur en philosophie, en biologie et médecin généticien, et Christophe Gauld, médecin psychiatre et doctorant en philosophie de la médecine.

Ses objectifs

L’objectif de la revue est d’opérer un décloisonnement des champs disciplinaires, en rapport avec les thématiques actuelles promues par la science ouverte et les enjeux de la démocratie scientifique. Du fait de son indépendance financière et institutionnelle, la revue évite la segmentation scientifique en différentes disciplines isolées.

L’idée initiale était de créer un terrain unique de rencontres et de diffusion du savoir. Une revue en libre accès (plan national pour la science ouverte / archives ouvertes), à caractère initialement médical (un thème médical est choisi) et s’ouvrant sur les sciences humaines (des acteurs de tous les horizons sont convoqués), paraissait constituer un outil pertinent.

Déjà quatre numéros…

Aujourd’hui, en 2020, la revue en est à son quatrième numéro : après « Autisme et Humanisme », « Génétique et Liberté » et « Don, soin et reconnaissance », son dernier numéro s’attache à faire discuter des intervenants d’horizons différents autour de l’intelligence artificielle.

Le soutien de la Fondation Après-Tout a constitué une étape importante dans le processus de création de la revue. Elle a pu permettre de l’insérer dans le paysage culturel de la région, en lui donnant une visibilité et en permettant de développer son expansion matérielle (format papier). Elle permettra à l’avenir d’assurer sa pérennité et lui fournira un ancrage solide pour l’avenir.

Christophe Gauld, Brice Poreau

et le Comité de Rédaction de la revue Médecine et Philosophie

Un projet à soutenir : les cercles de résilience

Un projet à soutenir : les cercles de résilience

Dans le contexte de pandémie qui est le nôtre aujourd’hui, la Fondation Après-Tout a décidé d’engager dès maintenant des moyens importants dans l’accompagnement des professionnels.

Cet engagement se concrétise par le soutien financier de projets visant à écouter, assister, aider sur un plan psychologique les soignants, les acteurs du médico-social, tous les professionnels du pénitentiaire et du judiciaire, qui peuvent être durablement meurtris par les événements qu’ils vivent aujourd’hui.

L’association APL’HUS

Plusieurs associations ont déjà contacté la Fondation Après-Tout pour présenter leur action. Notamment l’association APL’HUS (association pour l’humanisation des soins). Cette association, créée en 2005 sur l’initiative de Jean-Louis Terrangle et Marie de Hennezel, a pour vocation de mettre en œuvre un accompagnement plus humanisé des personnes rendues vulnérables par la précarité, la maladie, le handicap, le deuil, ainsi que ceux qui les entourent. L’association développe à partir des besoins essentiels de l’être humain, une qualité des soins autour du TACT – le TACT est l’art d’être bien avec soi pour mieux accueillir ce qui EST. Il est l’un des chemins qui permet aux personnes rendues vulnérables de retrouver leur sentiment de dignité de femme et d’homme, de rester vivant jusqu’au bout.

Les cercles de résilience

L’association développe plusieurs axes de formation et souhaite mettre en œuvre des cercles de parole dans les EPHAD.

Dans la crise actuelle, le risque est grand de tomber dans un état de découragement car celle-ci dure longtemps. Aider les soignants à s’emparer de ce qui a fait la force de ce combat, c’est les aider à prendre du recul, identifier les forces, les faiblesses et les opportunités de ce système. Les soignants savent faire, ils l’ont prouvé.  Il ne s’agit pas de nier les dysfonctionnements, juste faire un bilan lucide et réel de la crise COVID. Apprendre à reconnaitre ce qui a fonctionné bien ou moins bien et en faire quelque chose, déposer la charge émotionnelle et construire un prendre soin qui tient compte des diverses réalités.

Le projet

Il repose sur trois axes :

  • Proposer aux soignants des « cercles de résilience », cercle de partage et de rencontre afin de faire le bilan de leur vécu, relatif à la crise COVID. 
  • Accompagner les professionnels de santé dans un exercice de résilience après la période de confinement. C’est-à-dire, revenir à un fonctionnement normal des soins en gardant en mémoire les points positifs de la crise et enrichir les pratiques professionnelles et relationnelles grâce à cette expérience.
  • Aider les professionnels à reprendre leur souffle et éviter un phénomène de décompensation.

La formation est assurée par les membres de l’association.

Pour en savoir plus, télécharger le document de présentation

Soutenez ce projet !

La Fondation Après-Tout s’est engagé à soutenir l’association dans la mise en place de ces groupes de parole dans la mesure d’une implication financière aussi de l’établissement demandeur.

Vous pouvez soutenir ce projet par un don en ligne.

Covid-19 : quels scénarios à l’horizon fin 2021 ?

Covid-19 : quels scénarios à l’horizon fin 2021 ?

La diffusion du Coronavirus a ouvert une crise inédite et elle nous place tous devant des incertitudes, à court comme à plus long terme, sur le plan sanitaire d’abord, et par voie de conséquence sur les plans économique et social. Devant cet avenir incertain, l’association Futuribles a engagé depuis Mars dernier une réflexion prospective en cherchant à formuler des scenarios d’évolution possibles. Ce travail disponible intégralement sur www.futuribles.com a déjà fait l’objet de modifications au vu des évolutions constatées au plan sanitaire. Il est prévu que ce type de révision intervienne autant que de besoin, au fil du temps, et au gré des données nouvelles.

Il s’agit donc d’un document de travail

dont nous présentons la synthèse actuelle au 27 mai 2020.

1. LE PLUS PROBABLE : « SUR LE FIL DU RASOIR »

L’épidémie est contrôlée, des traitements sont mis au point et le vaccin arrive à la mi-2021... L’économie repart peu à peu, soutien aux secteurs stratégiques, fort chômage, climat social dégradé... Faible coordination internationale

Situation sanitaire

Contrôle relatif de l’épidémie dans la plupart des pays développés à l’été 2020, après un confinement desserré à mi-Mai avec des contraintes (port du masque, tests d’abord ciblés au printemps puis généralisés à l’automne, personnes symptomatiques confinées, de même que les populations fragiles, au moins jusqu’à l’hiver, déplacements très limités è progression du virus ralentie. Épidémie ralentie à l’automne.

En décembre 2020, des traitements mis à disposition. Mortalité plus faible qu’envisagé, mais importante, surtout chez les vulnérables (75 à 150 000 décès).  Vaccin au printemps ou été 2021.

Le système sanitaire, très ébranlé, se remet peu à peu. 

Situation socio-économique en France

Reprise très progressive des activités, en mode dégradé à partir de mi-Mai 2020.

Dettes fiscales, sociales considérables après 2 mois d’inactivité. Des faillites. Activités touristiques et associées en crise durable. Fin d’été 2020, chute du PIB de 12 %.

Choix pour l’État : arbitrer entre plus d’aides ou préserver un minimum d’équilibre financier. Le choc se reporte sur les ménages (1,5 M de chômeurs de plus en fin 2021 qu’au 1/01/2020, ou 12 % de la population active).

Politique d’austérité différenciée (investissement, soutien aux secteurs stratégiques, santé, agriculture, formation). Découplage entre les actifs sur-sollicités, et les inactifs, parfois en situation très fragile. Faute de formation, de soutien public fort, la main-d’œuvre inactive se réoriente peu vers les entreprises en demande. Revenus et consommation diminuent, même après confinement.

Rebond début 2021, mais insuffisant pour absorber la récession de 2020. Des retours épidémiques récurrents entrainent une activité économique en dents de scie. L’Outre-Mer, très touchée (Mayotte et La Réunion), vit une situation préoccupante. Climat social et politique dégradé, scandales sanitaires liés à la crise (les masques,…). Retour des tensions d’avant la crise, mais la situation économique limite le risque de grève et la situation sanitaire dissuade les grandes manifestations.

Situation européenne et internationale

Union européenne affaiblie ; l’émission d’euro-obligations a limité les dégâts mais l’Union est très affectée. Politique de coopération et d’investissement limitée à la seule zone euro.

Des pays émergents, africains, Inde, Asie du Sud-Est, Amérique du Sud…très touchés par l’épidémie. La crise sanitaire y perdure jusqu’à l’été 2021, quand des vaccins produits sont distribués (en quantité suffisante ?) ou grâce à une immunité de groupe. Chaînes d’approvisionnement alimentaire et dispositifs d’aide internationale rompus. Des pays grands producteurs de céréales ont supprimé les exportations ou mis des quotas. Frontières des pays développés fermées à toutes ces zones, excepté quelques échanges commerciaux vitaux.

2. « GRANDE DÉPRESSION »

L’épidémie n’est pas vraiment contrôlée, obtention de traitement et de vaccin fin 2021 seulement... L’économie tarde à repartir, secteurs en grosses difficultés, hausse des emplois précaires, mouvements sociaux, contestation des institutions... Crise financière internationale

Situation sanitaire

Epidémie mal  contrôlée, pas d’horizon de sortie de crise jusqu’à fin 2021.

Absence de traitements efficaces, et disponibilité de vaccins seulement après le 2ème semestre 2021 (les variantes du virus compliquent l’obtention d’une solution). Etat de risque permanent, maintien de restrictions, parfois mal tolérées, d’où des tensions dans les populations et les opérateurs économiques. Sans horizon de sortie d’épidémie, sans perspective sociale et économique, la crise s’approfondit dans les États les plus éprouvés.

Situation socio-économique en France

Impact sur l’économie en 2020 bien plus fort qu’anticipé (- 15 % du PIB), les ménages, prudents, reportent leur consommation. Des secteurs s’effondrent, hôtellerie, tourisme, restauration, culture, gros œuvre du bâtiment. Les incertitudes sur la situation sanitaire, la faible confiance des acteurs les uns envers les autres, et les efforts de reconstitution de trésorerie font que le rebond tarde. La croissance économique en 2021 reste faible (+ 7 % en 2021 du PIB par rapport à 2020, – 8 % par rapport à 2019). 2 à 3 millions de chômeurs de plus fin 2021 (15 % des actifs).

Hausse massive des emplois précaires. Les collectivités jouent un rôle important pour pallier les difficultés de l’État, d’où des situations économiques territoriales contrastées.

Les entreprises qui fonctionnent sont en forte pénurie de main-d’œuvre. Peu de forces vives dans certains secteurs (agriculture, soignants en crise) et absence de dispositif de formation et de recrutement efficace. L’État crée une Réserve citoyenne nationale obligatoire, en 2021. Les filières de production, approvisionnement, vente n’ont pas repris, des produits manquent. Rationnement sur des filières, pour anticiper les pénuries, dès fin 2020.

Contexte politique troublé à l’automne 2020. Les doutes sur l’anticipation et la gestion de la crise, entrainent de la défiance envers les institutions, qui doivent rendre des comptes.

Les soignants, et la première ligne, qui ont pâti des contrecoups du pic épidémique (burn-out, malades du Covid-19, etc.), manifestent. Mouvements sociaux constitués autour de plates-formes de revendications diverses. Actions menées au nom de la justice (environnementale, sociale, …), parfois en dépit des mesures sanitaires mises en place. Climat social effervescent.

Situation européenne et internationale

Crise systémique financière mondiale, repli sur la zone euro à l’automne 2020.

Crise importante du système financier, qui se propage depuis l’économie réelle, affecte l’épargne et la confiance. L’Union européenne est affaiblie, sans politique coordonnée. Dès l’automne 2020, un resserrage autour de la zone euro se fait sentir, laissant des pays à l’écart.

3. « VERS UN AGE OBSCUR : DISLOCATION SOCIALE, INSURRECTIONS ET MONDE BALKANISE »

La crise sanitaire s’installe dans la durée, pas de coordination internationale pour y faire face, retour du confinementChute durable du PIB, secteurs d’activité à l’arrêt, rationnement, graves tensions sociales, populismesCrise internationale majeure, instabilité politique, terrorisme

Situation sanitaire

Situation sanitaire mondiale catastrophique : la pandémie mondiale s’installe dans la durée.

Virus plus contagieux qu’estimé, immunisation individuelle brève en général. Difficile de trouver des traitements adaptés, pas de vaccin efficace à l’été 2021.

Pas de coopération internationale de gestion de crise. Au printemps 2021, 50 % à 70 % de la population mondiale touchée, mortalité importante, variable selon les politiques sanitaires.

En France : système sanitaire sous tension permanente, débordé jusqu’à fin 2021. Le confinement, interrompu le 11 mai, est remis en place un peu plus tard après un rebond (suite aux mouvements de personnes pour retrouver des proches). Nouvelle accalmie à fin juin, et 3ème vague août-sept. Nouveau confinement, mortalité à nouveau forte, des résistances sociales s’accroissent, le système sanitaire s’affaiblit. La France peut connaître jusqu’à 300 000 décès de mars 2020 et décembre 2021.

Situation socio-économique en France

Économie de rationnement et de réquisition dans un climat insurrectionnel en 2021

Le maintien du confinement a des conséquences psychosociales : troubles psychologiques, violences domestiques, cohésion et confiance en l’autorité en baisse, troubles, non-respect des consignes.

Conséquences économiques catastrophiques : chute violente du PIB (jusqu’à – 15 % sur l’année). En 2021, croissance atone, avec forte baisse de consommation des ménages, et des faillites. Des pans entiers de l’économie sont à l’arrêt. L’Etat nationalise des entreprises clefs, met en place des réquisitions, des bons de rationnement. Institution d’un revenu minimum universel au 2ème semestre 2021, filet de sécurité plus que réelle ambition sociale. Travail au noir, réseaux de solidarité locaux et circuits courts se développent.

Cohésion sociale nettement dégradée. En parallèle, montée de mouvements populistes.

En réponse, en 2021, le gouvernement renforce des mesures mises en œuvre pendant la crise sanitaire (recours au traçage numérique), et glissement vers des politiques de plus en plus sévères.

Situation internationale : crise économique majeure, dans un monde balkanisé et fracturé

Crise économique systémique majeure qui disloque le système financier. Union européenne dépassée, incapable de répondre aux intérêts divergents des États. Pas de reprise normale des flux de marchandises ou de personnes d’ici fin 2021. Frontières toujours fermées, malgré les pressions migratoires depuis les pays en développement. Les crises sanitaires, économiques, politiques et sociales se multiplient dans les pays déjà précaires avant la crise. Coups d’État. Insécurité alimentaire et physique ; des groupes mafieux, terroristes en profitent pour s’étendre. Les ONG internationales sont démunies (pas d’aide, pas de ressources humaines).

4. « COHÉSION INTERNATIONALE, PANDÉMIE MAITRISÉE, NEW GREEN DEAL EUROPÉEN »

Épidémie contrôlée, coopération internationale, traitements disponibles et vaccin à l’été 21… Casse économique limitée, hausse du chômage, relance en 2021 avec la mobilisation de tous les acteurs, climat social qui se détend en parallèleForte coordination économique international y compris au profit des pays pauvres

Situation sanitaire

Confinement assoupli en mai, pandémie contrôlée à l’automne 2020 grâce à des traitements efficaces et des tests systématiques, et surtout à la coopération internationale. Outils de suivi et de confinement des foyers concernés. Les conséquences psychologiques et physiques de la quarantaine restent modérées. 

Débordements du système sanitaire mais localisés, entraide entre régions pour soulager les soignants. L’épidémie est contenue dans les pays développés à la fin de l’été 2020, avec plusieurs pics régionaux, jusqu’au vaccin, et peu à peu  ralentie au début 2021 dans les pays émergents.

Diffusion mondiale du vaccin à l’été 2021. La mortalité s’avère bien plus modérée que prévu (moins de 1 % des cas identifiés). En France, nombre de décès tout de même entre 60 000 et 100 000.

Situation socio-économique en France

Casse limitée, relance en 2021 avec une économie verte raisonnée et renouveau des solidarités nationales. L’impact économique reste important : chute du PIB de 8 % en 2020 et reprise en 2021 de seulement + 4,5 %. Le nombre de chômeurs augmente (+ 1 million fin 2021, comparé au 1-01-2020, 11 % environ de la population active), surtout dans les secteurs tourisme, hôtellerie, restauration, transports…). Nationalisations décidées face à l’effondrement d’entreprises. Les achats jusque-là reportés ont lieu, ce qui modère la crise. De nouveaux services et pratiques de consommation (e-commerce…) se développent.

État, régions et acteurs locaux mobilisés pour que la relance ne se fasse pas au détriment de la transition écologique, car la pandémie a mis en lumière les faiblesses du capitalisme mondialisé, et les risques des dynamiques non durables pour les écosystèmes et les ressources. Des mesures de relance sont ciblées sur les précaires, ou sur la transition écologique, ce qui apaise les écologistes et les plus vulnérables ex « gilets jaunes ». Après le climat social tendu du printemps 2020, on assiste à une union nationale pour la reconstruction, et à une structuration des solidarités, avec les grandes associations. La confiance en l’État revient. Retour d’un élan collectif.

Situation internationale : Union européenne renforcée, vers des coopérations internationales

Forte coordination des instances internationales, décisive pour la reprise économique dès début 2021. La BCE permet un financement monétaire transitoire direct des ménages et entreprises, sans création de dette en contrepartie, à l’instar du modèle US d’allocation directe aux  plus pauvres. La communauté européenne est renforcée à plus long terme.

Coordination des politiques monétaires, et essor de capacités régionales de production de tests, vaccins, etc. Des ponts alimentaires aériens ou maritimes visent à réapprovisionner les régions dont les importations ont été interrompues par la fermeture de frontières.

5. L’INÉVITABLE : « LE RETOUR DE FLAMME »

Scénario qui n’est pas incompatible avec les précédents mais serait plus marqué dans le cas où le confinement national serait maintenu longtemps. Il serait accentué si la surcharge des systèmes de soins perdurait. Il traite à moyen-long terme, des conséquences sur :

1) les pathologies non-Covid-19 non traitées pendant la crise, avec aggravation ensuite, et augmentation de la mortalité de celles-ci

2) les impacts physiques et psychologiques du confinement, avec des épisodes de stress post-traumatique, dépression ; hausse des addictions, etc.

3) les impacts de la surcharge sur le personnel soignant, burn-out, stress post-traumatique, ainsi que le risque élevé pour lui de tomber malade du Covid-19.

Ces phénomènes résultent de l’affaiblissement des services de santé du fait de l’épidémie.

Ils peuvent accentuer cet affaiblissement, alors que les pathologies, occultées par le Covid-19, se déclarent ou s’aggravent. Ils pourraient aussi participer à la dégradation du climat social.

Le sentiment d’abandon des soignants, les conduiraient à se mobiliser contre la gestion gouvernementale, soutenus par une partie de la population. Des procès seraient fait à l’État pour non-assistance à personne en danger, par exemple en raison des difficultés à avoir recours aux soins. L’impossibilité pour beaucoup de familles de faire un deuil convenable de leurs proches touchés par le Covid-19 crée une fracture sociale et psychologique de plus, entre ceux qui ont vécu cette situation et les autres. La forte dégradation psychologique affecterait en profondeur le tissu social, avec de plus en plus d’individus durablement touchés par les effets du confinement et donc désengagés de leurs activités sociales, professionnelles, associatives ou familiales.

Une note de lecture sur le dernier livre de Cynthia Fleury

Une note de lecture sur le dernier livre de Cynthia Fleury

Recension rédigée par Alain Chalochet

Cynthia Fleury, Le soin est un humanisme, Gallimard, 2019, 70 pages, 3,90 euros.

Cynthia Fleury, est philosophe et psychanalyste. Professeur titulaire de la Chaire « Humanités et Santé » au Conservatoire national des arts et métiers, et professeur associé à l’École nationale supérieure des mines de Paris. En 2016, elle a fondé la chaire de philosophie à l’hôpital, au GHU Hotel Dieu de Paris et Sainte-Anne. Elle a exercé dans la cellule d’urgence médico-psychologique du SAMU de Paris. Elle est membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), et siège aussi au comité scientifique du Haut Conseil des biotechnologies.

Cynthia Fleury a notamment publié La Fin du courage : la reconquête d’une vertu démocratique (2010), Les Irremplaçables (2015) et Dialoguer avec l’Orient : retour à la Renaissance (2016).

On est surpris de commencer la lecture par la description de groupes de Gilets jaunes sur des ronds-points, et une citation de Marx ; mais c’est pour nous rappeler que « du souci de soi au souci de l’Etat de droit, tel est le chemin éternel de l’humanisme » et que « quand la civilisation n’est pas soin elle n’est rien ». 

Pour l’auteure, « le soin est le propre de l’homme ». Encore une surprise, c’est à partir de la formule de Jean-Paul Sartre, « l’existentialisme est un humanisme », que la démonstration commence. Pour lui, l’homme existe d’abord, se rencontre et se définit ensuite, et au final « il n’est rien d’autre que ce qu’il se fait ». Il est responsable de lui-même, mais aussi de tous les hommes, et notre humanité engage l’humanité entière. L’homme érige son humanité en façonnant le monde. Il y a là un véritable engagement éthique de l’homme, et prendre soin de quelqu’un c’est l’emmener vers son autonomie.

C. Fleury montre comme la vulnérabilité est liée à l’autonomie, et elle plaide pour sa reconnaissance en tant que telle, de manière positive et utile. L’objectif doit être de mettre en place des manières d’être  « aptes à faire face à la fragilité pour ne pas la renforcer, voire pour la préserver, au sens où cette fragilité peut être affaire de rareté, de beauté, de sensibilité extrême ».

L’idée forte est celle d’irremplaçabilité des personnes, développée dans un autre livre par l’auteure. Elles sont irremplaçables parce que chacune d’entre elles est exceptionnelle, et que si l’individualisme contemporain entraine bien des conséquences néfastes, la reconnaissance de tout individu en tant qu’être particulier, avec la liberté qu’il porte et avec son engagement sont nécessaires à la démocratie.

Il y a là une nécessité pour faire face aux pressions actuelles de la rationalisation économique, de la technologie, qui, pour C. Fleury,  sont – dans le cas de l’hôpital – à la source de la crise vécue aussi bien par les soignants que par les soignés.

Pour cela, et pour rester humain, il faut donc oser penser, dans ce domaine de notre vie comme dans d’autres.

Mais attention : penser c’est bien sûr penser soi-même, mais ça ne prend toute sa valeur que quand c’est fait en se confrontant aux autres.

C’est bien le but recherché dans le lien entre humanités et santé, que porte le titre de la chaire de C. Fleury. Et pour l’auteure, c’est tout l’intérêt assigné à un lieu tel que cette chaire, ainsi qu’à d’autres éventuellement de formes différentes. Le recours aux diverses disciplines des humanités doit permettre d’aider les patients à « développer une puissance d’invention de nouvelles normes de vie, qui ne sera pas le retour à l’état antérieur » à la maladie. Avec le regret que cette dimension capitale ne soit pas plus présente du fait de la faible place faite aux humanités dans la formation des soignants.

Pourtant, le soin à l’hôpital ne doit pas être une chose donnée à des malades par des soignants qui savent ; il ne peut l’être que dans le cadre d’un partage dans une alliance dialectique avec le patient au centre. Bien des évolutions ne sont pas favorables à une telle prise en compte des individus et de leur expression : C. Fleury cite là l’état de droit de manière générale, la maladie certainement, la part croissante de la technique aussi.

Mais, fait encourageant à constater, le développement ces dernières années de l’éducation thérapeutique qui suppose une réflexion partagée, ou le rôle du patient-expert.

Justement, C. Fleury accorde une mention particulière à la maladie chronique et à son traitement. En effet, la médecine permet souvent aujourd’hui au patient de conserver la vie, mais avec un suivi à long terme, et si « la maladie n’a pas basculé du côté de la mort mais du côté de la vie », le patient doit vivre avec un mal, « et un mal qui vit ».

Ceci la conduit à demander que les professionnels du soin, notamment médecins, gardent en mémoire « qu’il n’y a pas de maladies mais seulement des sujets qui tombent malades ». Une exhortation dont on mesure l’importance avec la spécialisation qu’on rencontre dans des services hospitaliers universitaires, qui peut conduire justement à s’intéresser plus à la maladie qu’au malade.

Le développement des traitements en mode ambulatoire, recommandé aux hôpitaux pour des motifs budgétaires, et souvent pour répondre au désir des malades, vient encore renforcer la nécessité de mettre le patient en condition de jouer dans ce traitement un rôle actif, d’agent, d’acteur du traitement.

Comme dans la 2ème partie du siècle dernier, les grands rénovateurs de la psychiatrie française, C. Fleury recommande de se poser la question de savoir si le fonctionnement des institutions sanitaires et sociales est compatible avec l’instauration d’une éthique des soins. Pas comme une mise en accusation délibérée, mais comme le souhait qu’elles aussi s’interrogent dans divers domaines de la gestion des personnels, des soignants en formation (dont on sait qu’ils rencontrent souvent des difficultés), des pratiques en place, afin qu’elles ne favorisent en rien une maltraitance des personnes soignées. Ces remarques font totalement écho aux recommandations actuelles, notamment de la Haute Autorité de Santé, inspirée du principe selon lequel seule une réelle qualité de vie au travail des personnels est de nature à permettre une bonne qualité de prise en charge du patient. 

C. Fleury termine comme elle a commencé, en élargissant le regard sur une société démocratique dans laquelle tous auraient la volonté de maintenir une réflexion, avec un objectif final : « rendre le monde habitable, vivable pour l’humanisme », « élaborer une qualité de présence au monde, au vivant, à la nature, au sens où elle est inséparable – cette nature – de notre condition d’homme. »

On ne peut terminer sans mentionner le court ajout final, intitulé « Les femmes désenfantées » que C. Fleury adresse aux femmes comme celles qu’elle accompagne dans son activité, les femmes qui ont perdu un enfant, ou n’ont pas pu l’avoir, celles « qui n’ont pas d’autre enfant que celui qui est mort ». Les mots de tendresse qu’elle leur adresse là sont particulièrement touchants. Mais au-delà, elle tient à leur dire comme elles peuvent, elles, pourtant vulnérables, apprendre aux professionnels qu’elles rencontrent, en montrant « comme il faut prendre conscience du don du présent » et « ne pas vaciller dans la douleur définitive ». Une preuve de « l’alliance dialectique » citée plus haut certainement….

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