Cachez cette prison que je ne saurais voir

Cachez cette prison que je ne saurais voir

Après des études à l’Ecole Centrale de Paris, Sylvain Lhuissier entre au Genepi, association qui fait du soutien scolaire à la Maison d’Arrêt de Fresnes. En 2014, il participe à la fondation de Chantiers-Passerelles pour développer des alternatives à la prison, notamment avec le Travail d’Intérêt Général (projet alors aidé par la Fondation Après Tout). Ce qui le conduit en 2018, à participer à la création au sein du Ministère de la Justice, de l’Agence du Travail d’Intérêt Général et de l’Insertion Professionnelle, où il exerce toujours aujourd’hui.

Sylvain Lhuissier vient de publier « Décarcérer » sous-titre « Cachez cette prison que je ne saurais voir » éd. de l’Echiquier. Dans ce petit livre, mais très fort par le caractère décapant des idées qu’il propose, il réussit l’exploit d’abord de revisiter les idées acquises, souvent fausses, mais très répandues sur la détention, et par là, sur la justice, mais encore de nous montrer comment nous sommes conduits au fil des années à maintenir en place sans sourciller un système pénitentiaire inadapté et producteur lui-même de ce qu’il est sensé traiter.

L’imaginaire des citoyens

Il montre d’abord comment en fait les citoyens se sont construit un imaginaire largement faux de la prison, une prison sur laquelle ils ont des avis souvent très définitifs alors même qu’ils n’en connaissent pas la réalité. Avons-nous la moindre idée de la différence entre maison d’arrêt, centre de détention et maison centrale ? Savons-nous que sur les 49 300 personnes détenues en maison d’arrêt, 42 % sont en détention provisoire et n’ont donc pas encore été jugées ? Qu’elles vont y attendre en moyenne 9 mois pour être jugées, ce qui n’est pas le moindre des problèmes ? Avons-nous conscience que parmi tous ces dangereux criminels que sont censées contenir les prisons, seulement 1,5% ont commis un crime ? Pour les autres et par ordre décroissant, il s’agit d’abord de vols et recels (26%), puis de délits routiers, de coups et violences volontaires, d’infractions liées aux stupéfiants, d’outrages et rébellions. Savons-nous d’ailleurs seulement ce que sont un crime, un délit ou une contravention et quels sont les types de tribunaux qui les jugent ? Et pourtant, parmi nous, qui n’a pas d’avis sur la justice et l’emprisonnement ?

Un exemple, l’avis très répandu qui fait des prisons des « prisons club Méd ». Pourtant n’y a-t-il pas des maisons d’arrêt (là où le taux d’occupation moyen a atteint, avant Covid, 138%) où l’on trouve 3 ou 4 détenus dans un local de 9 m2, lieu de vie et toilettes communes comprises, mais sans douche, cellule où un détenu passe 22 heures par jour (« promenades » déduites). A dire vrai, si la situation n’est pas homogène d’un lieu de détention à un autre, les conditions de vie en prison n’ont rien d’enviable : en témoignent les décisions récentes de la Cour européenne des droits de l’homme [i] et du Conseil constitutionnel [ii].

De l’utilité de la prison

Il aborde ensuite la question de l’utilité de la prison au regard de son efficacité. En ouverture, Il cite le propos d’un magistrat, Serge Portelli : « La prison est un traitement inefficace dont les effets secondaires sont très nocifs » et ce propos va lui servir de guide.

La solution carcérale n’est pas la solution : la preuve en est dans les taux de récidive relevés. Les personnes qui ont effectué un séjour en prison récidivent dans les 5 années qui suivent, pour 59 à 72 % d’entre eux, selon les rapports. Les causes : la colère contre le système qui les a condamnés et par là exclus, les rencontres faites en prison, l’absence de réelle préparation à la sortie, le faible taux de formation en détention, la rareté des possibilités de travail offertes. En fait, les actes commis à l’origine de la condamnation sont de nature très diverses et la prison ne saurait répondre utilement à tous.

Quant aux effets collatéraux, ils résultent de ce que « la prison n’est pas seulement un lieu d’apprentissages nocifs, elle produit des dégâts sur le corps et l’esprit et renforce l’exclusion. On en sort la plupart du temps plus désocialisé, plus violent, plus en colère, plus malade qu’on y est entré. » En témoignent les taux de détenus atteints de troubles mentaux, les addictions pratiquées en prison (stupéfiants notamment), les suicides (7 fois plus en prison qu’en dehors). Parfois aussi les liens entre séjours en prison et radicalisation. De manière très générale, la vie en prison est l’apprentissage de la régression, de la dépendance, de la coupure du monde, et en rien la préparation à une vie autonome : ni téléphone, ni internet hormis des expérimentations en cours.

Alors la prison sert à quelque chose ?

On passera rapidement sur ce qu’on voudrait souvent qu’elle soit et qu’elle n’est pas en réalité, c’est-à-dire un moyen de dissuader de commettre des délits, ou de mettre les délinquants dans l’impossibilité de nuire, ou encore de « faire payer » pour l’acte commis, quand on sait que l’emprisonnement ne peut raisonnablement avoir qu’un temps, quand on voit les différences de traitement selon l’origine sociale ou qu’on sait que pour certains le fait de la détention va au contraire susciter un sentiment de fierté.

Un détail accablant : le ministère de la Justice ne disposerait d’aucune statistique sur les parcours de réinsertion après la peine !

L’auteur propose ce qui lui semble le seul objectif possible : faire de la prison un vrai lieu de réinsertion, et des modalités pour l’atteindre. Pour cela, il faut changer de paradigme, c’est-à-dire la réserver à ceux qui présentent un véritable danger s’ils sont libres, et leur apporter une prise en charge psychologique, une formation et travailler avec eux à un projet d’insertion.

Et pour les autres, quelle solution ? Utiliser au mieux les solutions alternatives déjà prévues par les textes, mais pas assez usitées : le travail d’intérêt général, qui a déjà fait ses preuves – même s’il n’est pas la panacée – mais qui ne représente que 6% des peines prononcées ; le bracelet électronique, mesure de contrôle qui peut tout à fait répondre à certains besoins et a l’intérêt d’éviter la rupture avec la vie professionnelle et familiale ; le placement extérieur ; la justice restaurative, qui repose sur le dialogue auteur victime et qui vise la réparation de l’acte et le rétablissement de la paix sociale, aurait elle aussi un rôle à jouer, alors que bien que prévue par la loi, elle reste bien faiblement utilisée aujourd’hui.

Un projet de société

Reste alors à concevoir un véritable projet de société reposant sur une action très volontariste vers la « désistance » terme fraichement inventé, car devenu comme nécessaire, « comme si, en médecine, le mot guérison n’existait pas » et qui est le processus, difficile, parfois lent et susceptible de rechutes, par lequel une personne quitte la délinquance. C’est là inventer toute une trajectoire qui débute en raccourcissant le délai entre infraction et décision du tribunal, pour que celle-ci n’intervienne pas dans un contexte parfois devenu très différent pour l’individu, se poursuit par un travail sur les facteurs de sortie de la délinquance, les évènements positifs de nature à corriger la vision la plupart du temps très négative que l’individu a de lui-même. Pour cela, il faut développer les SPIP, services pénitentiaires d’insertion et de probation, dont les agents travaillent à la réinsertion en accompagnant les détenus, en contrôlant l’exécution des peines et des obligations autres que la détention (probation, mise à l’épreuve) ; leur nombre a augmenté ces dernières années mais reste bien inférieur aux règles européennes.

Deux chiffres : en 2018, 28 561 surveillants dans les prisons, et 4112 agents du SPIP….

Ce projet de société suppose que le fonctionnement de la justice et la fonction de juge soient réexaminés, en vue de « remettre du sens dans la sanction » ; l’auteur ouvre diverses pistes de réflexion. Ce projet suppose aussi une attitude responsable des politiques, loin des propos d’estrade parfois pratiqués (voir les promesses électorales d’augmentation du nombre de places de prison), et une prise de conscience par les medias de l’importance de leur rôle, eux qui sont souvent plus prompts à faire vibrer la corde émotionnelle et alimenter les fantasmes qu’à s’en tenir aux faits.

Mais il y en a pour nous aussi …. Et si nous entreprenions de nous intéresser à cette question, d’aller plus loin dans une réflexion personnelle, de commencer par aller assister à des audiences, de hausser notre exigence envers les politiques, les medias,… ?


[i]  le 30 Janvier 2020, la Cour européenne des Droits de l’homme a condamné la France en raison de conditions de détention dégradantes et inhumaines constituant une violation de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales et pour l’absence de recours effectif à même de prévenir ou de faire cesser ces atteintes en droit interne.

[ii] Le Conseil constitutionnel précise, par décision du 2 octobre 2020, que les autorités judiciaires et administratives doivent :

–              veiller à ce que la privation de liberté des personnes placées en détention provisoire soit mise en œuvre dans le respect de la dignité de la personne ;

–              prévenir et réprimer les agissements y portant atteinte ;

–              ordonner la réparation des préjudices subis ;

–              garantir la possibilité de saisir le juge.

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